Croquer la pomme, devenir confiture

Fra Angelico – Mocking of Christ

Nous avons quitté les campagnes, attirés par le destin des villes au prix parfois consenti d’un espace vital des plus rétrécis, asphyxiant, mais supposé temporaire. Mais qu’advient-il lorsque le tout est suspendu ?

La petite ville oui, mais que pour un temps qui ne doit s’arrêter, car on impose au destin de vivre la grandeur de sa ville. La trajectoire alors nous échappe et l’on se détourne d’un présent qui n’est accepté que pour son futur. Une réalité qui n’est tolérée que pour un moment, qui ne peut être vouée à durer, sans quoi on se retrouve… et on ne s’y retrouve plus car ce n’est pas là que devait avoir la rencontre. On ne tolère la petite vie, tant qu’elle est porteuse de ce qu’elle peut avoir de plus grand, demain. Or, avec un avenir que l’on redécouvre incertain, que reste-t-il de ce qui nous unit à l’instant ? La réalité oui, mais celle projetée, certainement pas celle-ci et tout cela nous le vivons dans les larmes et dans le sang.

Les villes se sont elles-mêmes construites au prix de tant de campagnes et terrains inhabités, à l’intérieur et en dehors de leurs frontières, parfois proches. Édifiées sur une logique qu’elles pensaient maîtriser, dominer. Il n’en est rien, une domination est par essence toujours fragile et vient inévitablement un moment terrible, connu. Celui où le dominant vieillit dans ses habitudes et ses certitudes, négligeant les vérités et aspirations d’un dominé à l’appétit imitant. La violence engendre la violence. Quand bien même le petit ne se voudrait vengeant, il lui suffirait de s’arrêter, de ralentir, de fuir ou d’agresser et le rapport cesserait d’exister, la violence s’en retrouverait figée dans son exercice. Alors on dit parfois au fort, de façon dénuée de raison, de vite se retrouver un faible, voire de les multiplier. Qu’un seul disparaisse, peu importe, tant que l’illusion du tout est sauvée.

Qu’un seul disparaisse, peu importe, tant que l’illusion du tout est SAUVÉE.

La puissance est ainsi de nouveau réfléchissante, abreuvée par de nouveaux territoires, mais n’en est pas davantage réfléchie ; nous avons pensé le temps immédiat, nous souffrirons du temps long. Qu’importe, l’échange est noué dans un rapport je me veux dominant, je me laisse dominer, forcément fragile, forcément illusoire, mais une nouvelle séquence est enclenchée et le battement est sauvé. Le souffle a repris, mais pas moins de façon saccadée.

Les campagnes sont devenues aussi des lieux marginaux, certaines ont gardé leurs attraits, d’autres ont accepté d’être le nouveau tiers monde où l’on y refoule les mauvais citoyens, où l’on y parque ses problèmes, parfois aux portes des villes. Comme s’il suffisait de ne plus regarder ses problèmes, pour qu’ils cessent d’exister ; un temps. Comme s’il suffisait de vivre un présent pour nous-mêmes et de laisser l’avenir aux autres. On finit par vivre dans l’urgence de l’exercice, un moment profitable et de déplacer le réfléchir chez d’autres, les problèmes qui en découlent avec. Que m’importe désormais que l’avenir leur appartienne, quand j’y ai refoulé mes craintes et mes terreurs ?

Que m’importe désormais que l’avenir leur appartienne, quand j’y ai refoulé mes craintes et mes terreurs ?

Les campagnes visitent rarement les villes, les villes ont été construites grâce à ces campagnes et elles y habitent, le temps d’une saison. En hiver ou en été, les villes prennent possession des campagnes et y exercent leur pouvoir. Tout le monde se félicite d’un accord entre souris des villes et souris des champs, mais qu’arrive-t-il lorsque les saisons s’inversent et les hivers deviennent plus longs ? Souris des villes si tu veux, mais pas quand tu veux. Revenir aux champs oui, mais pour combien de temps ? Lorsqu’il est difficile d’accéder à la propriété en ville, l’occupation se fera chère dans les champs.

Qu’en est-il également de ces habitations qui reposent vers l’extérieur ? Ces lieux où l’ailleurs est roi, qu’il s’exprime par un écran, une alimentation dépendante du lointain ou par une architecture et une organisation rendant les toits sous lesquels nous vivons continuellement projetés vers le dehors. Comme si tout sens du repos était devenu inacceptable, comme si tout arrêt désormais intenable, comme si une maison ne devait reposer que sur l’inhabité et l’endormi puisque seul l’éveillé compte et qu’il n’est toléré que lorsqu’il est porteur d’un futur. Des maisons où l’on ne peut y vivre que par la projection d’y être, n’y être que lorsque nous sommes endormis dans un mouvement tendant au lendemain.

Lorsqu’il est difficile D’ACCÉDER à la PROPRIÉTÉ en ville, l’occupation se fera chère dans les champs.

Les écrans nous observent plus que nous ne les observons. Nous voyons à travers eux, mais eux nous regardent, nous voient et maintiennent par un contact notre attention. Ils sont dans nos maisons et vont jusqu’à imposer le toucher, le contact physique.

Ils nous font les manipuler quotidiennement, profondément et peuvent savoir tant de nous lorsque nous ne savons que très peu d’eux. Ils sont chez nous constamment, même lorsque nous n’y sommes plus. C’est l’invité temporaire, devenu le maître durable de nos ressources. Ils nous connectent à eux davantage que nous ne les connectons à nous. En cela comment ? Pour nous raconter quoi ? Tout ce qu’ils auront décidé, suggéré. Ils ne nous parlent plus directement, bien trop dérangeant, ils nous suggèrent quoi penser, bien plus réconfortant. Nous sommes les dominés, avec le sentiment du dominant. Fait illusoire puisque nous n’achetons même plus, nous ne possédons pas davantage, derrière le symbole d’une forme de liberté, l’abonnement n’est que la contraction d’une dette, nous consommons et multiplions les illusions de liberté et les obligations qui vont avec. Un temps plus long peut alors s’exercer. L’horizon se confond dans un mirage toujours plus lointain. Contre quoi se révolter ? Quand c’en est devenu presque gratuit et que la révolution s’est diluée dans la réclamation.

S’approvisionner sans bien le comprendre, c’est ce qui relève d’une crise profonde entre l’offre et la demande. Au final, est-ce que l’on ne nous offre pas uniquement ce que l’on nous a appris à demander ? Lorsque l’on nous offre tout et que nous n’avons même plus besoin de demander, mais surtout de questionner ? D’où ? Comment ? Pourquoi ? On nous propose à tel point tout, que l’on ne peut plus s’arrêter de consommer, ni de rompre les cycles d’alimentation et de repos. La bouche a bien beau être fermée, la nourriture tape constamment à sa porte.

Comment une bouche peut d’ailleurs parler et interroger quand elle est si constamment pleine ? À l’usage, on en perd nos forces et nos moyens. Aussi vital soit l’esprit, seul le corps peut le redresser et qu’en reste-t-il ? Un sentiment dominant, mais une réalité profonde de dominé. Nous avons désappris à réfléchir, à nous nourrir et à marcher.

Le lieu où tout cela s’exerce est une habitation morte, un cimetière d’éléphants énergétiques, d’assoupis. On y vit plus, on y mange et on y dort entourés par d’innombrables produits en veille. Le dehors nous attire et nous leurre quand nous finissons par construire un dedans vide de réalité, rempli d’illusions et de projections extérieures. A tel point qu’au final nous ne sommes jamais autant chez nous que lorsque nous en sommes en dehors. Le mal de nous est réel. Le silence est devenu intolérable, l’inaction vécue comme un terrible handicap. Il est dit que dans les campagnes, comme dans les ville l’homme n’a jamais eu autant peur de se retrouver avec lui-même. Comment en pourrait-il être autrement lui qui a grandi dans le bruit et le vacarme, lui dont la vie difficile ne bat qu’au rythme des mouvements, lui qui chasse et court derrière des images, des compilations, des ombres qui ont pénétré son cerveau et dessiné des habitudes et ses aspirations. Comment en pourrait-il être autrement, comment en pouvait-il être autrement ?

nous ne sommes jamais autant chez nous que lorsque nous en sommes en dehors.

Des familles entières n’y échappent pas, parfois construites à la hâte des expressions d’un instant. On s’y accouple avant de s’aimer, on s’aime avant de se connaître. Vient le temps de l’illusion et parfois des ruptures, des compositions et recompositions. Qu’importe, puisque chacun court de son côté. Puis vient parfois le moment de croisement redouté, rupture de ces vies en parallèle. La pression est si forte qu’une violence naît, redouble ou fait imploser des vies fragiles dans des huit-clos parfois tragiques. L’homme ne violente que ce qu’il voit et n’arrive à détruire que ce qui se meurt et lui est visible.

Nous sommes des êtres fragiles. Cet aveu est le premier pas d’un chemin pour une renaissance. Ne dit-on pas que « c’est lorsque je suis faible qu’alors je suis fort ? « . La faiblesse est porteuse de tant de vertus, regardons où est-ce que la force nous amène.

Elie Khoury

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